« On raconte qu’au pied d’une chaîne de montagnes neigeuses, vivait un vieil ermite nommé Devananda. Il habitait un ermitage minuscule, si modeste qu’on l’aurait presque pris pour un rocher parmi les pins. L’hiver y était rude : le vent soufflait comme un animal blessé, les nuits tombaient peu après que le soleil s’était levé, et la terre semblait figée sous un grand manteau blanc. Pourtant, chaque soir, au moment précis où le soleil disparaissait derrière la crête, une flamme s’allumait dans la petite fenêtre de l’ermitage. Une flamme si faible qu’on aurait cru qu’un souffle suffirait à l’éteindre. Les villageois, intrigués, l’appelaient “la lampe du sage”.
Un jour, un jeune voyageur monta la pente gelée jusqu’à l’ermitage. Il entra, les mains engourdies, le regard encore agité par les doutes de sa vie. L’ermite lui sourit et lui offrit un siège près du feu.
« Maître, demanda le jeune homme, comment faites-vous pour vivre ici, si loin de tout, dans ce froid si rude ? »
Le vieil homme saisit la petite lampe et répondit : « Je ne vis pas dans le froid. Je vis dans la clarté. Chez l’humain, il existe trois sortes de feu. L’un nourrit le corps, l’autre éclaire les yeux, et le troisième éclaire le cœur. »
Il tendit la lampe vers le jeune homme.
« Celui qui nourrit le corps, c’est jatharāgni, le feu digestif : il transforme la nourriture en force. Celui qui éclaire les yeux, c’est ālochaka pitta : la lumière qui permet de voir, non seulement les formes, mais aussi les nuances, les signes discrets de la vie. Quant à celui qui éclaire le cœur, c’est sādhaka pitta, le feu intérieur du discernement, celui qui permet de choisir le chemin juste, même dans les nuits les plus sombres. »
Le jeune voyageur observa la flamme calme de la lampe. « Mais que faire quand la vie devient difficile, quand on ne voit plus clair en soi ? Quand le chemin s’obscurcit, quand tout s’éteint ? »
L’ermite approcha la flamme de son visage. Son regard brillait d’une lumière douce, presque irréelle.
« Alors il faut faire ce que fait la Terre en hiver. Elle se tait. Elle ralentit. Elle garde ses forces. Elle protège sa lumière. » Il ajouta : « Regarde cette flamme. Elle n’est pas grande, elle ne réchauffe pas toute la pièce. Mais elle est stable. Au cœur de la nuit, elle maintient son éclat. C’est cela, ton travail spirituel : entretenir une flamme qui ne vacille pas, même si elle est petite. C’est cela, le solstice : la promesse que, de la moindre étincelle, peut renaître un soleil. »
Le jeune homme demeura silencieux, les yeux emplis d’une lueur renouvelée. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit son coeur plus léger et plus clair, comme si quelque chose en lui retrouvait sa direction.
Avant son départ, l’ermite lui tendit la lampe : « Prends-la. Descends la montagne avec elle. Tu verras : lorsque la nuit se fait longue, les êtres humains n’ont pas besoin de grands discours… Ils ont seulement besoin de rencontrer quelqu’un qui marche avec une flamme. »
On raconte que, cette nuit-là, alors que le jeune homme reprenait le chemin du village, on aperçut très loin — parmi les pins, sur la neige — un petit point lumineux qui avançait lentement. Et ceux qui le virent, comprirent que, tant que quelqu’un marche avec une flamme, le monde n’est jamais vraiment dans le noir. »
Sources : Florent Fusier, Institut Francochone des Sciences Védiques
